Formats musicaux : vive l'incompatibilité !

publié le 25 septembre 2004 à 15:35 - par Cyril Fievet
dans musique

L'UFC Que choisir a décidé de porter plainte contre l'incompatibilité des formats de musique numérique, et attaque notamment Apple, Sony et Microsoft. Ah.

J'aime bien quand les gens se réveillent après la bataille. Surtout quand ils découvrent que le monde a changé. Car il a changé. Notre monde n'est plus "compatible". On peut regretter que le moindre baladeur numérique ne puisse pas lire tous les formats musicaux de la planète, et se lamenter sur le fait que les différentes boutiques de musique en ligne ne soient pas compatibles entre elles. Mais c'est un fait : l'ère numérique s'accompagne d'une perte de compatibilité (ou plus exactement d'interopérabilité).

Mais ce qui me semble le plus surprenant est que tout cela est loin d'être nouveau. Les consoles de jeu vidéo sont-elles compatibles entre elles ? Pas le moins du monde. Vous achetez une Xbox, une Playstation ou une Gamecube, et vous serez contraints à tout jamais d'acheter vos jeux sur cette plate-forme. A ma connaissance, ça n'a pas vraiment empêché ce marché de prospérer. Et ça n'a pas non plus enfermé les consommateurs dans un infernal carcan commercial.

On trouve de multiples autres exemples. Les messageries instantanées, notamment. Si vous êtes fan de Yahoo Messenger, vos amis ont intérêt à l'être également, sinon vous ne les verrez pas en ligne. Si vous avez opté pour Skype pour téléphoner gratuitement, il n'est pas inutile de convaincre vos correspondants habituels de faire de même. Et si vous adorez iChat sur Mac, c'est seulement pour visiophoner avec d'autres utilisateurs Mac.

Notre monde n'est plus interopérable, et depuis longtemps. Cela pose-t-il un problème de fond ? Pas vraiment, en réalité. La souplesse d'antan, qui permettait d'acheter un produit n'importe où et de le consommer de n'importe quelle façon, sur n'importe quelle machine, a donné lieu à d'autres comportements, et à d'autres usages. On choisit sa communauté sociale (Friendster, Meetic, ou Linked In, par exemple), en fonction de ce qu'ont choisi les gens que l'on connaît. Ou on adopte un logiciel, puis on "évangélise" ses proches pour qu'ils en fassent de même. Ou encore, on élit une solution qui convient à nos besoins propres, et on se fout du reste du monde.

Pour ce qui est de la musique, le côté troublant - ou au moins nouveau - vient de la transition. Avant, on achetait un disque n'importe où et on le lisait sur n'importe quelle platine. Ce ne sera plus le cas, et je doute que cela le soit à nouveau un jour. Cette évolution s'appelle DRM ("Digital Rights Management"). Est-ce vraiment un problème ? En réalité non. Chacun va devoir apprendre à choisir sa plate-forme en tenant compte de plus de paramètres : le catalogue proposé par la boutique, la souplesse permise pour utiliser la musique (nombre de copies autorisées, etc.), et les atouts techniques des baladeurs concernés.

Pour ma part, j'ai choisi le tandem iTunes/iPod. Jusqu'à présent, il me convient parfaitement. Et m'assure largement assez "d'interopérabilité" pour mes besoins (d'autant que si je le souhaitais, je pourrais convertir en MP3 la musique que j'achète). Y a-t-il un risque que je ne puisse pas bénéficier de la concurrence ? Je ne crois pas. C'est une bataille de grande ampleur qui s'engage, et toutes les boutiques vont se battre furieusement sur les prix, en passant leur temps à s'aligner les unes sur les autres, comme on le voit déjà aujourd'hui avec le "prix unique" de 0,99 euro la chanson. Y a-t-il un risque que je sois limité par l'ampleur du catalogue que j'ai choisi ? Bien sûr que non. Les maisons de disque ont tout intérêt à diffuser leurs titres sur toutes les plates-formes, et elles le feront, comme c'est le cas pour les jeux vidéos, avec tout ou plus un léger décalage temporel.

Ca ne sert donc à rien de pousser des cris d'orfraie ou, pire, d'expliquer avec une bonne dose de mauvaise foi :

"Les férus de musique se retrouvent pratiquement contraints de se tourner vers l'illégalité pour profiter pleinement de leurs baladeur".

Ca, c'est vraiment n'importe quoi.

Avec l'avènement - bien réel - des plates-formes de distribution numérique de musique, nous ne consommerons plus la musique comme nous le faisions auparavant, c'est tout.


Réactions à ce billet :

Cyril, je pense que tu as bien raison dans le non-retour en arrière vers un monde où tout est compatible. En réalité, la vraie compatibilité était assurée par une seule chose : l'analogique, qui permettait de brancher tout sur n'importe quoi, et ça marchait pour peu qu'on fasse un peu attention.

Le numérique sonne le glas de l'intéropérabilité. Et plus les enjeux économiques sont importants, plus ce sera vrai. Rappelons-nous de la première question que pose un investisseur face à un projet : quelles sont les barrières à l'entrée ? Dans la musique en ligne, on pourrait dire aucun. Sauf que quand on a des milliards de dollars en poche, on peut se permettre de les créer, ces barrières.

Hélas, le cours de l'histoire montre que les barrières fonctionnent tant que l'eau n'est qu'un ruisseau. Quand ça devient un fleuve, elles lâchent. Et elles lâcheront dès que la musique en ligne sera VRAIMENT massive. Soit parce que tout le monde fera de l'illégal, soit parce que ceux qui ont le pouvoir de le faire feront enfin quelque chose d'intelligent pour canaliser ce que les gens veulent vraiment : payer un prix raisonnable pour ce qu'ils veulent vraiment et ne plus être emm....

par Mihai Crasneanu le 29 septembre 2004 à 00:14


Oui, mais toute la question est de savoir si le fleuve sera généré par le P2P ou par les plates-formes légales...Il existe plusieurs solutions de P2P intégrant du DRM et implémentant un modèle payant. C'est très prometteur, mais il n'en demeure pas moins qu'il s'agit aussi de formats propriétaires.

En outre, la bataille ne voit pas seulement s'affronter le P2P sauvage aux plates-formes commerciales, mais le MP3 de base aux formats propriétaires DRMisés. Et dans cette bataille, même sans parler des modèles économiques, le MP3, format vieillissant et déjà largement dépassé (en qualité ou en poids) ne me paraît pas forcément gagnant.

par cyril le 29 septembre 2004 à 09:19


Et donc tu convertis n'importe quel format dans n'importe quel format ?

Je sais que nous n'avons pas tous des oreilles et des casques de qualité (moi le premier), mais quand même, ça fait plaisir de voir quelle importance tu attaches à la qualité des algorithmes. (Pour les gens qui ne savaient pas, si vous essayez de passer deux fois un algorithme de compression sur un fichier musical, c'est pabo.)

par xe5nw8kdj148hyq le 10 février 2005 à 12:35



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