Les robots au pilon
publié le 9 novembre 2004 à 15:12 - par Cyril Fievet
dans
coup de gueule / robots
Je viens d'apprendre par l'un de mes éditeur - Presses Universitaire de France - que mon livre "Les robots" est un cuisant échec commercial. Comme l'écrit l'une des responsables de la collection "Que sais-je ?", dans laquelle l'ouvrage a été publié :
"le public curieux que nous avons sur d'autres titres de la collection n'a pas été attiré par ce thème"
Concrètement, à peine un peu plus d'un quart du tirage initial a été vendu. Soit moins de 1.500 exemplaires vendus, en deux ans.

Et pour la première fois, je sens s'abattre sur moi le spectre terrifiant du "pilon". Pour ceux qui l'ignorent, le contrat d'édition qui lie un auteur à son éditeur prévoit qu'en cas de mévente (c'est-à-dire si le total des exemplaires vendus au delà d'une certaine date n'atteint pas un seuil donné), le stock est "pilonné". Un terme curieux - ô combien traumatisant pour un auteur - et qui signifie, plus simplement, qu'on détruit des centaines ou des milliers de livres.
Certes, je ne m'attendais pas - même en publiant dans une prestigieuse collection comme "Que sais-je ?", à faire d'un ouvrage généraliste sur les robots un best-seller. L'ambition - présenter un panorama synthétique de l'univers des robots à un public néophyte - était modeste. Et même si tout le tirage était épuisé, cela ne correspondrait qu'à un public limité.
Mais ce résultat est troublant, notamment dans les conclusions que l'on peut en tirer, selon des points de vue différents.
Pour un éditeur, il revient à considérer qu'il n'y a pas de public en France pour des ouvrages consacrés à la robotique ou aux robots. La France présente d'ailleurs, de longue date, une incongruité dans ce domaine, et cela ne risque pas de changer. Partout dans le monde, la littérature consacrée aux robots est vaste et diversifiée. Sauf en France. Quelques chiffres témoignent bien de cela. Une recherche portant sur le mot "robotique" sur Amazon France (livres en français) conduit à 77 résultats. Le mot "robot" conduit à 172 résultats. Les mêmes recherches sur la version américaine de Amazon conduisent à... 15.320 résultats pour "robotics" et 28.787 pour "robot" (!). Et plus de 2.000 de ces livres en anglais sont commercialisés sur Amazon France.
Pour un auteur, ou un simple observateur du marché de la robotique, ce constat conduit à admettre que le public français ne s'intéresse pas à l'émergence de machines de nouvelle génération, qui vont pourtant se répandre au sein des foyers. Et plus généralement, à admettre que le public français ne s'intéresse pas à l'innovation, quelle qu'elle soit. Qu'il s'agisse d'Internet, des blogs, de robots ou de nanotechnologie, la France est toujours en retard d'un train. Au mieux, la France est un pays de suiveurs. Au pire, et c'est ce qui va très probablement se passer pour les deux prochaines révolutions industrielles - robotique et nanotechnologie - la France manquera les trains qui pourraient la conduire à une nouvelle prospérité.
Beaucoup de gens tentent d'alerter l'opinion publique - ou les élites gouvernantes - de ce qui risque de nous arriver si nous continuons à craindre la technologie, à négliger de colossaux marchés émergents, et à ignorer que seule l'innovation crée de la valeur. Jean-Michel Billaut, qui fustige le dramatique "esprit français" à longueur de blog, Jean-Paul Baquiast ou d'autres (dont moi-même, plus modestement), tentent en vain depuis de nombreuses années d'éclairer sur des sujets essentiels et largement sous-estimés, incompris ou ignorés.
Mais jouer les cassandres est fatiguant, à la longue. Et au bout du compte, on finit par se demander si le jeu en vaut bien la chandelle.
Le constat est d'autant plus navrant pour toit que c'est sur ton travail que cela porte. Je partage ton analyse (a savoir que la france d'aujourd'hui est un pays de suiveur technologique, ce qui est dommage notamment en regard de son passé).
Cependant, face à ce constat, je ne pense que la réponse soit de se lamenter mais plutot d'essayer d'élargir le spectre en raisonnant au niveau européen (en terme d'aller chercher de l'info ailleurs, ce que tu/nous faisons deja et aussi de publier a une plus large audience (en anglais?)). Je me suis fait ces réflexions au moment ou jai démarré mon blog ou la publication de travaux scientifiques.
ouais c'est triste pour la france mais je ne sais pas si on peut forcer les autres...
par Nicolas Nova le 9 novembre 2004 à 15:50
Je te comprend tout à fait, Cyril. J'aimerais pouvoir faire quelque chose aussi. Mais quoi ?
Pour ton livre, tu as dû lire sur MacBidouille que l'auteur de Mon Mac Parfait propose à quiconque de venir prendre les livres au dépôt plutôt que de les voir brûler. Une telle solution est-elle envisageable pour ton ouvrage ?
par David Cédric Latapie le 9 novembre 2004 à 16:19
Et si on achetait le livre tout simplement (à condition qu'il soit encore en vente)...?
par vincent le 9 novembre 2004 à 17:17
Je me demande toujours, dans ce cas, si ce n'est pas l'éditeur qui a mal fait son travail. Je n'ai pas lu ton livre, mais une chose s'impose à moi : le titre est vague. Les robots... Pour beaucoup, cela reste une lubbie, un concept de science-fiction. Rien sur la couverture du bouquin ne laisse penser qu'il ne s'agit pas d'un livre d'histoire, par exemple.
Ceci dit, je sais ce que mévente de livre signifie : ce n'est jamais agréable pour l'auteur. Curieusement, c'est le terme de condoléances qui me vient à l'esprit : un bouquin, même technique, on y est un peu accroché, et le voir finir ainsi, au-delà de l'analyse de fond, c'est triste.
Mes sincères condoléances, donc. Pour la part d'affectif qu'il y avait forcément entre toi et ton livre.
par Sébastien Bailly le 9 novembre 2004 à 17:41
Vous avez tous plutôt raison (et merci de ses encouragements).
Nicolas : je partage cette analyse. Inutile de se lamenter, soit on continue, soit on publie en anglais. Mais c'est une dialectique difficile. Car si tous ceux qui pensent avoir des choses à dire en France publient uniquement en anglais, la situation ne va beaucoup s'améliorer...
Sébastien : C'est vrai que le côté pilon, même pour les livres que je n'ai pas écrit, m'a toujours choqué. J'ai tendance à penser qu'on peut faire mieux avec des livres que les brûler. Mais ceci dit, il n'y a pas que ça. Les "Que sais-je" ont plusieurs spécificités qui en font un bon observatoire des tendances : tous jouissent d'un très faible marketing, tous font exactement la même taille (et sont vendus au même prix), et tous ou presque ont des titres très génériques. Les ventes sont donc un bon indicateur, représentatif de l'intérêt du public pour le sujet de chacun des livres. C'est bien ce qui me choque le plus, au delà de ma déception d'auteur, toute personnelle (et qui passera).
par cyril le 9 novembre 2004 à 21:16
oui je suis d'accord, c'est un cercle vicieux, si de moins en moins de gens écrivent sur les thèmes tech/future en francais, les changements tech seront encore plus mal perçus
c'est très difficile de choisir une position (dans le choix de la langue), je trouve effectivement dommageable pour l'accès à ce type d'information en français...
et le liberalisme renforce ce probleme: si pas de marche, aps de publication :(
c'est triste, d'autant plus que ce que tu produis (ou ce que fait le fing en general), est je trouve tout a fait du meme niveau et tout autant up-to-date que les publications anglos...
par Nicolas Nova le 10 novembre 2004 à 20:04
Désolé pour l'issu malheureuse pour ton livre Cyril.
Je ne connaissais pas cette technique du "pillon" et je suis scandalisé que l'on puisse brûler des livres!
par Jérôme le 11 novembre 2004 à 11:05
Jouer les cassandres vaut toujours le coup. Et puis, peut-être que "Que sais-je" n'était pas le meilleur écrin pour publier sur ce sujet.
Je pense qu'il y a une place en France pour des ouvrages consacrés à la robotique. Je ne dois pas être le seul puisque récemment, les Editions Le Pommier ont publié le petit livre "Des robots doués de vie" écrit par Agnès Guillot et Jean-Arcady Meyer, dans la collection "Les petites pommes du savoir", avec l'ambition de faire comprendre à tout un chacun ce qu'est l'approche animat. En quatrième de couverture, on y lit "Les petites pommes du savoir : des réponses brèves, claires et sérieuses aux questions que vous vous posez sur le monde". Au moins, eux, ils ont compris que ce genre de sujet était important et méritait d'être porté auprès du plus grand nombre.
(Cette collection -petits ouvrages de 65 pages- traite de sujets aussi diversifiés que "Pourquoi les avions volent-ils", "Sommes-nous dépendant de nos hormones", "La dépression, peut-on en guérir", "Les bactéries sont-elles nos ennemis".
Et puis, pour ma part, en tant que directeur de la collection Automates Intelligents chez Vuibert, je peux annoncer la parution en janvier 2005 du livre de Frédéric Kaplan "Les machines apprivoisées". A déjà aussi été publié dans cette collection le livre d'Alain Cardon "Modéliser et concevoir une machine pensante", dont c'est maintenant la 2ème réédition. Et puis sont prévus d'autres livres à propos des sciences émergentes, pas si évidents que cela. J'y crois...
par Christophe Jacquemin le 12 novembre 2004 à 01:44
Bonjour,
J'aimerais acheter ce livre, c'est un sujet qui m'intéresse beaucoup!
Julie
par Julie Martineau le 23 juin 2005 à 21:58
Bonjour,
Est-ce qu'il est possible que l'auteur récupère les copies destinées au pillonage, afin de s'occuper lui-même de les vendre?
À ce sujet, si c'est possible, j'aurais une solution à te proposer.
Au plaisir d'échanger,
Julie
Montréal
par Julie Martineau le 23 juin 2005 à 22:02
