Easongate

publié le 15 février 2005 à 11:39 - par Cyril Fievet
dans medias

Pour ceux qui ont loupé un épisode, le dernier scandale qui secoue la blogosphère s'appelle "Easongate", en référence à Eason Jordan, Directeur de l'information de la chaîne CNN.

Rappel des faits :

. 27 janvier 2005 : Eason Jordan intervient dans une table ronde lors du forum de Davos, et laisse entendre dans ses propos qu'une douzaine de journalistes tués en Irak l'ont été par les forces américaines, et ont même été délibérément visés.
Ces propos sont relatés dans un billet sur le blog officiel du forum de Davos, et c'est ce billet qui met le feu aux poudres.
On notera que l'auteur de ce billet souligne que Jordan s'est rapidement rétracté au cours de la table ronde, mais n'a fait qu'ajouter à la confusion :

"Pour être honnête, Eason s'est rétracté et a fait plusieurs déclarations arguant qu'il ne savait en réalité pas si ce qu'il avait dit été juste ou non et que lui-même n'y croyait pas. Mais sur la pression du public, il semblait osciller entre ses convictions et la compréhension qu'il venait de créer une vraie pagaille"

. du 28 janvier au 10 février : De nombreux blogs parlent de l'affaire.
Glenn Reynolds sur Instapundit (pro-republicain) suit l'affaire et relève de nombreuses réactions dans la blogosphère.
La journaliste Michelle Malkin traite l'affaire en détail et publie notamment sur son blog des extraits d'un entretien avec le député (Congressman) Barney Frank. Ce dernier était également présent à la table ronde de Davos et y avait exprimé son "scepticisme" lors des déclarations de Eason. On notera que Frank est démocrate et, semble-t-il, ouvertement homosexuel, deux caractéristiques qui n'en font a priori pas un ardent défenseur de l'administration Bush.
Jay Rosen traite également l'affaire sur le blog de l'Université de New York dédié au journalisme, et publie notamment une déclaration de Richard Sambrook, l'un des Directeurs de la BBC, qui faisait également partie de la table ronde. Ce dernier explique :

"Plusieurs personnes dans l'audience, ainsi que Barney Frank à la table ronde, ont poussé Eason à dire que des soldats américains avaient délibérément tué des journalistes. Ce n'est pas ce qu'il voulait dire ni, selon moi, ce qu'il a dit ; il a éclairci plusieurs fois sa déclaration pour être sûr que les gens ne l'avaient pas mal compris. Cependant, c'est ce qui s'est passé semble-t-il."


. 11 février : Eason Jordan démissionne du poste qu'il occupe à CNN et déclare :

"Bien que mes collègues de CNN et mes amis dans l'armée américaine me connaissent suffisamment bien pour savoir que je n'ai jamais dit, cru ou suspecté que des militaires américains puissent avoir tué des gens dont ils savaient qu'ils étaient journalistes, mes commentaires sur la question lors du forum de Davos n'ont pas été aussi clairs qu'ils auraient dû l'être."

S'ensuivent de nombreuses réactions, notamment de la part des médias :

Libération :

"Qui peut encore douter du pouvoir de la 'blogosphère' ? Après avoir fait chuter le présentateur vedette de CBS Dan Rather (coupable d'avoir présenté des documents sur le passé militaire de Bush, qui se sont révélés être des faux), des blogs conservateurs viennent d'accrocher un nouveau trophée à leur tableau de chasse : la tête d'Eason Jordan, directeur de l'information de CNN, dont ils dénonçaient de récents propos sur l'Irak."

New York Times :

"La démission au New York Times montre l'influence croissante des blogs."

So what?

Oui, les blogs sont une réalité de la sphère médiatique et, oui, la blogosphère a cette capacité inédite de faire "mousser" une histoire, de la faire durer et résonner, mais aussi de l'enrichir. Il n'y a rien de très nouveau là-dedans. Mais le dire ne suffit pas, il faut encore en comprendre les implications.

Sur le fond, il est probable que les propos de Jordan ont dépassé sa pensée ou ses convictions, ou qu'il s'est simplement mal exprimé. Mais sur un sujet aussi important, on ne peut se contenter, a fortiori lorsque l'on représente l'un des plus grands médias au monde lors d'un sommet mondial, de phrases imprécises. Il suffisait, dès le lendemain, de publier des excuses publiques pour qu'il n'y ait eu aucun scandale, ni aucune démission.

Mais deux autres choses me gênent. D'abord le fait de considérer cette affaire comme un règlement de compte politique, se soldant par une victoire des blogueurs conservateurs (comme le laisse entendre Libération). Je ne crois pas que cela soit vrai. Et comme le souligne National Review, ce débat n'a rien à voir avec un débat "droite-gauche", ou en tout cas ça ne devrait pas être le cas. Au delà de l'affaire Eason, on peut avoir des convictions politiques et néanmoins trouver choquant de graves accusations portées sans preuve.

Ensuite, contrairement à ce qui est parfois dit, je n'ai vu aucune démonstration d'un lynchage blogosphérique de Eason Jordan. Dans leur majorité, les blogueurs ont demandé que soit diffusé l'enregistrement vidéo de la table ronde de Davos, ce qui n'a jamais été fait. C'est une erreur. Beaucoup de gens n'ont pas encore compris que seule une plus grande transparence peut faire taire toutes les polémiques. Et là aussi, la chose aurait pu être simple : soit la vidéo était accusatrice pour Jordan (et il suffisait, encore une fois, de s'en excuser après sa diffusion), soit elle était suffisamment claire quant aux précisions apportées lors de la table ronde, et le scandale n'aurait pas eu lieu. Finalement, pour une grande part, c'est le refus de diffuser cette vidéo qui a fait planer un doute accusateur et amplifié la polémique.

Quant aux réactions de Bertrand Pecquerie, représentant de l'Association Mondiale des Journaux, qui fustige les blogueurs et voit dans cette affaire un retour du MacCarthysme, elles me semblent outrageuses et absurdes. J'y vois surtout une incompréhension - ou la non acceptation - de ce que sont réellement les blogs : de simples "caisses de résonance", à la disposition de tous les citoyens.

(Voir aussi chez Loïc, Laurent et Bernard)


Réactions à ce billet :

hoho ! je viens de vous voir dans + Clair sur Canal +, toujours à propos de l'easongate.
Avouez qu'une bête de média sommeil en vous et que LLM a de la concurrence.
Hopopop, je sais ce que vous allez dire :
"Je ne fait que répondre aux demandes de plus en plus nombreuses de médias de plus en plus importants."

par BobbyMasteria le 19 février 2005 à 13:12


Oui, c'est un peu ça. Mais contrairement à Loïc, sans doute, je ne cherche pas spécialement à me montrer (et je n'ai pas d'attaché de presse, non plus). Mais je suis toujours content de répondre aux demandes de mes confrères, dont beaucoup ne suivent que de très loin ce qui se passe dans la blogosphère, même si cela prend beaucoup de temps et d'énergie...

par cyril le 21 février 2005 à 08:11