Caricatures sataniques, l'angle politique
publié le 7 février 2006 à 21:46 - par Cyril Fievet
dans
société
Pas vraiment le temps de bloguer ces jours-ci, mais je voulais tout de même relever deux ou trois choses essentielles, dont j'ai l'impression qu'elles sont un peu passées inaperçues (mais je peux me tromper).
D'abord cet excellent article dans Libération d'hier : "Des Etats arabes soufflent sur les braises". Si on ne lit que quelques articles sur cette affaire, celui-ci doit à mon avis absolument en faire partie. Morceaux choisis :
Au-delà de l'émoi populaire, les dessins satiriques du quotidien danois *** ont donné lieu à une exploitation politique évidente. Les Etats arabes, même laïcs ou déclarés tels, ont été prompts à dénoncer le «blasphème», parfois avant leurs propres opinions publiques. Ce sont souvent les plus exposés d'entre eux à la contestation islamiste qui ont répondu avec le plus de vigueur. En brandissant l'étendard vert de l'islam, ils espèrent désamorcer les critiques, contenir la contestation, voire capitaliser sur la montée du sentiment antioccidental. [...]
Le Premier ministre danois croyait pourtant avoir mis fin à la crise, début janvier. [...] Mais la polémique a repris de plus belle après la tournée au Moyen-Orient de plusieurs délégations d'imams danois munis des douze caricatures du ***, mais aussi, apparemment, de faux dessins encore plus insultants pour les musulmans. Plusieurs régimes de la région ont alors décidé de prendre les devants.[...]
L'exemple le plus parfait de surenchère a été donné dans les territoires palestiniens encore ébranlés par le résultat des législatives. Contre toute attente, les attaques les plus dures contre le Danemark, la Norvège ou même la France ne sont pas venues des islamistes mais de groupes armés proches du Fatah. En prenant la tête de la contestation, ces nationalistes font coup double : ils mènent un combat qu'ils savent populaire et embarrassent le Hamas qui tente de convaincre l'Union européenne de poursuivre son aide économique à l'Autorité palestinienne, malgré l'alternance.
Par ailleurs, j'avais oublié de signaler, comme François, le remarquable billet de Philippe Bilger sur la question. Extraits (mais lisez-le intégralement, ça vaut le coup) :
Il n'empêche qu'au regard de la liberté d'expression qui ne peut pas s'assigner des limites qui tiendraient seulement aux subjectivités souffrantes et blessées de telle ou telle communauté, aux offenses faites à la foi de ceux pour qui la religion devrait demeurer intouchable, à l'abri de la critique, de la moquerie et du sarcasme, il faut bien accepter que les religions elles-mêmes soient passées au crible du scepticisme moderne et soumises à la dérision contemporaine. [...]
Les protestations dans le monde arabe, à la suite de la publication de douze caricatures du prophète Mahomet, dépassent, et de très loin, les polémiques habituelles. J'ai pu voir ces caricatures et je ne me prononcerai pas sur le fond de la doctrine. Je note tout de même que des esprits autorisés affirment que l'Islam n'interdit pas la représentation du prophète et que ces caricatures, si elles peuvent apparaître blessantes, sont sans commune mesure avec l'indignation internationale que les tenants de cette religion propagent. Pour des raisons à l'évidence politiques.
Ce n'est plus le droit qui est une arme même si d'aucuns, tardivement, songent à l'utiliser. La religion, elle, est devenue l'arme suprême et c'est parce que ce combat nous entraîne bien au-delà du débat classique sur la liberté d'expression qu'il convient, pour les démocraties, de présenter un front uni et une solidarité sans faille. Ce qui se cache derrière ces fureurs apparemment religieuses, c'est une volonté politique de détruire ce qui donne sens et légitimité à nos sociétés. [...]
Si la démocratie recule dans cette lutte capitale, si elle affaiblit son discours par une compréhension qui altérera la vigueur de sa position, elle perdra. Il y en a assez de ces démocraties, ce régime le plus exemplaire qui soit, qui s'excusent d'être ce qu'elles sont.
Ces deux textes, l'un journalistique l'autre "bloguique", mettent très bien en lumière cette affaire. Et l'on y comprend que, finalement, ce qui se passe aujourd'hui n'est que très lointainement lié à des caricatures danoises (caricatures dont il faut se rappeler que l'immense majorité des gens ne les ont pas vu dans les pays musulmans).
*** Depuis le tout début, j'ai pris le parti de ne jamais citer le nom du quotidien danois ayant suscité la polémique. Je voulais par là éviter une indexation trop rapide dans Google, qui aurait conduit à voir mon blog submergé par des internautes de passage, dans le seul but d'y laisser des propos violents ou racistes. Par exemple, Gilles a procédé à l'inverse (en publiant un billet dont le titre contenait tous les "mots-clés" de l'affaire). En toute logique, son billet est désormais rempli de dizaines de commentaires et il a d'ailleurs été obligé de fermer la possibilité de commenter. La plupart de ces commentaires, anonymes, étaient laissés par des gens qui n'avaient visiblement jamais lu son blog, et débattaient du bien-fondé de telle ou telle religion, ce qui est bien sûr hors sujet dans cette affaire.
