Nouvel Obs - Vivre Branché

publié le 15 juin 2006 à 09:19 - par Cyril Fievet
dans technologie

obs_branche.jpgLe dernier hors-série du Nouvel Observateur, en kiosques aujourd'hui, est consacré aux technologies. C'est à mon avis un très bon numéro, qui mixe bien des pages classiques consacrées aux produits et des espaces de réflexion et de prise de recul.

Ce dernier aspect distingue grandement ce magazine de nombreux "numéros spéciaux" commis par "la grande presse" ces dernières semaines. Certes, on comprend les impératifs (ou tentations) économiques qui poussent à sortir à la va-vite des numéros spéciaux en forme de pièges à pub. Mais il est un moment ou la fatidique équation "Football implique TV HD implique numéro spécial hi-tech" conduit à l'impression nauséeuse d'assister au naufrage de vénérables institutions de la presse écrite, se transformant pour l'occasion en catalogues Surcouf.

Pour moi, parler de technologie n'entraîne pas de parler de produits, même s'il m'arrive de le faire moi-même. Mais c'est parce qu'ils ne constituent que la partie visible des mutations qu'ils entraînent qu'il ne sert quasiment à rien de parler de produits. L'important est ailleurs. Plus que jamais, les changements liés à la généralisation de technologies avancées tiennent aux usages, aux relations qui s'établissent entre les machines et nous, à la manière dont elles façonnent nos sociétés.

C'est donc, à mon avis, tout le mérite du Nouvel Obs de faire plancher des universitaires, des sociologues, des philosophes sur la question des technologies. Certes, l'ensemble n'est pas forcément facile d'accès. Mais ce type de démarche est indispensable.

Elle l'est d'autant plus qu'une rupture s'est progressivement établie en France entre le monde intellectuel et celui des techniques. L'un est univers noble, l'autre est réservé aux masses. Une excellente chronique de Jean-Michel Besnier plaide avec force pour remettre la technologie et ce qu'elle induit au centre des débats intellectuels :

A l'heure où les prouesses technologiques défient la pensée et bouleversent les conceptions éthiques, les ténors de la philosophie s'accrochent au rocher de leur tradition : la technique est, selon eux, fille de Métis, la déesse de la ruse, et elle n'est donc guère fréquentable. [...]

C'est terriblement vrai, et se traduit à mon avis par une nette fracture. Celle-ci explique en particulier le retard qu'ont pris de grands éditorialistes ou de grands penseurs à s'intéresser à Internet, puis à le faire en pêchant souvent par excès de méconnaissance, de dédain et de dénigrement. C'est absurde et dangereux. Du reste, Besnier poursuit :

Comment convaincre les penseurs, aujourd'hui courtisés par le public, que la conversion croissante de leurs contemporains aux prothèses fournies par les technologies "high-tech" annonce une métaphysique de "l'homme augmenté" - ainsi qu'on nomme la créature issue des spéculations nanotechnologiques - qu'il est urgent de questionner ?

C'est remarquablement dit. En particulier, à l'endroit des nanotechnologies ou du transhumanisme, il ne s'agit pas de brandir l'étendard - réducteur - de l'éthique, et encore moins de bannir ou même de craindre, mais bien de s'interroger sur le sens, et d'en débattre.


Par ailleurs, ce numéro spécial marque aussi une étape pour moi : j'y ai contribué - modestement - en y publiant deux articles, et c'est ma première collaboration au Nouvel Obs. L'un de mes articles concerne les robots (pour le coup, il est plutôt orienté "produits", mais vu le déficit d'information sur ce sujet en France, c'est pour la bonne cause). L'autre exprime mon opinion sur l'avenir des blogs.

Le titre initial (qui a été changé) en était : "Le blog est mort, vive les blogueurs". J'y défend l'opinion selon laquelle le blog en tant qu'outil (et que mot "à la mode") est en fin de vie. Pour moi, le phénomène du blogging n'était qu'une étape d'une évolution plus globale selon laquelle les individus ont pris la parole (le pouvoir ?) sur le Net ou à l'aide de tous les autres outils de communication disponibles. Paradoxalement, si le blog va progressivement disparaître, le fait de bloguer a donné naissance à bien d'autres usages, basés sur la création individuelle, la participation, le partage, etc. Evidemment, je n'ai pas le droit de publier ici l'intégralité de cet article, mais si certains blogueurs l'ont lu, je serais ravi d'échanger sur ce thème.


Réactions à ce billet :

En effet, à la vitesse où vont les choses aujourd'hui, l'effet blogging intervient plus au niveau des conséquences qu'il produit que sur sa structure même. Les interactions changent et évoluent au tel point qu'il est normal que l'aspect collaboratif prenne le dessus avec le temps. Je pense que cela est en relation direct avec l'aspect "convergence" qui apparaît dans de nombreuses disciplines et qui oblige chacun de comprendre son prochain. Bizarrement cela s'accompagne par une spécialisation des compétences. Où trouver le juste milieu ?

par pinch le 15 juin 2006 à 11:01


"s'agit pas de brandir l'étendard - réducteur - de l'éthique"

Réducteur peut être, mais non moins indispensable.
C'est dommage qu'on aie toujours une confrontation d'idées sur le rapport entre éthique, avancés techniques et sociologie.

Tous ces thèmes méritent attention, autant les uns que les autres.

Autant que le blogging doit se considérer a l'aide de la philosophie, les nanotech avec l'éthique, et la robotique avec les deux, et le tout avec l'économie.

Le sujet de Bac de cette année de philo pour les ES était particulièrement intéressant a ce sujet (commentaire) et on pouvait facilement dévier vers l'arrivée des technologies nouvelles et l'émancipation/individualisation de l'homme qui vont de pair.

Bref il est tard, j'ai bac d'éco demain, donc excusez si je suis pas compréhensible...

par ts404 le 16 juin 2006 à 00:41


Enfin là encore, cela confirme ce qu'on dit depuis plus de dix ans (sciences, technologie et culture), n'est-ce pas Cyril ;-)

J'interviens seulement sur les extraits du papier de Besnier. Il y a quelques exemples de penseurs qui ont une approche réelle des technologies, peut-être vont-ils être seulement plus écoutés. Je pense notamment à Philippe Quéau :
http://www.queau.eu

En outre,à mon avis il n'y a pas à "convaincre" les "penseurs" mais au contraire proposer et qu'eux aussi se saisissent des outils à leur façon pour développer leur usage comme chacun le fait dans son domaine. Les blogs sont des espaces conversationnels ouverts, ce sont les gens suivis par les hommes politiques qui ont donné l'impulsion. Et nous ne sommes qu'au début de l'essor des réseaux sociaux, du travail collaboratif, du partage et des médias participatifs. Il faudra donc encore un peu de temps avant que le Net soit vraiment académique ;-)
(dommage que l'on ne puisse pas lire ton article en ligne)

par Natacha QS le 16 juin 2006 à 01:19


je viens de me procurer ce numéro et je partage la conclusion qui place l'internaute au dessus de son outil, j'aime bien l'idée des "internautes qui blogueront sans avoir de blogs".

plus globalement le dossier a l'air très intéressant (google, wikipédia, un article de Régis Debray, de quoi être comblé)

Marrant de lire Jean-Louis Weissberg, un de mes profs de l'année dernière :)

par Palpitt le 16 juin 2006 à 19:37